Un des stéréotypes les plus désemparant de cette société américaine complètement décadente réside très certainement dans ce flot persistant et ininterrompu de joggeurs autistes et sans but, qui, jour et nuit, parcourent suants et haletants les rues de San Francisco. Revue des forces en présence.
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Il y a les grands empaffés, gonflés à bloc à ces hormones musculaires qu’on retrouve en magasin dans de grosses boites en plastique pareilles à des cocotes minutes, et dont on donnerait le contenu plus spontanément à des chevaux malades. Ceux-là situent le Maroc entre la France et l’Espagne et vous déclarent avec assurance que les Anglais se sont alliés aux Allemands pendant la seconde guerre mondiale pour résister aux Russes.

Il y les petites brunettes trentenaires, grises et célibataires, montées en série sur des jarrets de porc et qui parviennent à expirer simultanément par le nez et par la bouche. Leur regard, hagard, implore l’horizon de bientôt faire sonner leur timer et, entre deux sessions de travail dans leur tête, songent par intermittence et avec bonheur à leur appartement acheté à crédit dans lequel elles retrouveront leur soir venu, leur téléviseur et leur chat.

Il y a les petites WASP blondes fines et arrogantes, branchées à leur ipod comme des cyborg au regard bleu d’acier des conquêtes américaines, qui battent le pavé avec assurance dans leur outfit Nike moulant et leur pardessus en nylon sans manches. Elles pensent à leur carrière, leur patron, leurs fessiers raffermis et, éventuellement, si ce dernier n’était déjà concerné par aucun des élément précédent, leur mari.

Evidemment ça ne sont là que les sous-stéréotypes du stéréotype. Il existe d’innombrables sous-sous-stéréotypes, sans parler bien sur des alter-stéréotypes. Il y a les couples, les couples et leur chien, les couples et leur chat, les couples et leur musaraigne, les couples gay, les groupes de gays, à ne pas confondre avec les groupes de couples de gays, les groupes tout court et les groupes de vieux, les groupes ethniques, les groupes professionnels, les petits, les gros, les petits gros, les grand avec une frange à la Kennedy, les chauves barbus, il y a aussi ceux qui courent pour attraper leur bus, mais ceux-là ils ne comptent pas vraiment, et, l’autre jour, j’ai même vu un unijambiste monté sur une prothèse athlétique en aluminium, de celles qui reproduisent la mécanique et l’élasticité d’une jambe, parcourir la promenade de l’Embarcadero comme un T1000 en goguette à la recherche d’un ou deux Gouvernators à dézinguer.

Mais depuis deux jours, ils ne sont plus seuls, la ville compte un joggeur de plus qui meut sa douloureuse carcasse entre les buildings et à travers les parkings, préférant la solitude des zones industrielles à l’exposition de l’Embarcadero, s’aventurant parfois jusque sous les autoroutes stériles enjambant de-ci de-là quelque homeless. Si l'Amérique est un joueur de de flûte alors il n'est qu'un rat de plus, branché à son Shuffle et protégé du monde par ses écouteurs sound-cancelling, un vieux CD de Jestofunk dans les oreilles, à la peine, haletant, suant, gémissant, perdu, abattu, courant comme dans un ralenti de cinéma tellement les jambes lui sont lourdes avec, en spectre, l’image répétitive et obsédante des wannabe-entrepreneurs/joggeurs de San Francisco dont il fait partie.

Mes amis

J’en chie

Grave

(...)

Allez je vous fait partager ce avec quoi je cours. On va dire que c'est une expérience interactive. (Et le clip, une fois n'est pas coutume, n'est pas piqué des hannetons - prenez le temps d'apprécier cette magnifique petite vareuse beige portée à cru à sa juste valeur).

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