Ce que mon grand-père pense du GQ
Par Simon le samedi 23 février 2008, 19:13 - Personal - Lien permanent
Le premier numéro de GQ, le magazine pour Homme de Condé Nast est sorti et je l'ai acheté. Moi qui n'avais pas
du lire un magazine de presse depuis bien 5 ans. L'objet est en soi
assez inintéressant mais j'en parle rapidement pour plusieurs
raisons.

La première c'est que j'avais assisté à l'ESCP-EAP il ya quelques mois, à une conférence où intervenait
le président de Condé
Nast France. Il avait exposé brièvement les stratégies du groupe concernant
le contenu (comment ils le font circuler et alterner entre leurs différents
titres et comment il est réadapté pour leur portail Style.com) et le positionnement
ainsi que le lancement à venir de GQ. Plusieurs personnes dans l'assistance lui avait alors demandé
l'intérêt de relancer à notre époque, et au regard de tous les échec passés
dans le domaine, un magazine masculin.
Si je me rappelle bien il avait répondu stratégie de cible, et
d'annonceurs ; enfin dans mon souvenir il avait une réponse
cohérente et crédible mais je n'aurais pas été étonné si soudainement après son
intervention il s'était dirigé vers moi pour me déclarer sur le ton de la
confidence qu'il avait lui-même, un tout petit peu de mal à y croire.

La seconde raison plus personnelle c'est que j'ai diné avec mon grand-père hier
soir. Et quand je suis arrivé, il avait bien sur acheté, et lu le magasine. Par
pure curiosité professionnelle, à 83 ans il est un un peu hors-cible comme on
dit. Il l'avait littéralement dévoré, cet énième mais non
moins illustre avatar de magazine masculin, lui qui a dirigé pendant plus de 10
ans au cours de sa carrière éclectique, deux rubriques célèbres du Lui
Magazine : La Mode et la fameuse Défonce du
Consommateur. Deux rubriques phares de ce magazine des années 60', le
premier en France à s'inspirer librement du Playboy américain, en intercalant des articles sérieux avec
des femmes dénudées, emmené par Régis Pagniez et toute
l'équipe de Salut Les Copains.
Ce moment avec lui était d'ailleurs spécialement émouvant puisque deux jours plus tôt était décédé à l'âge de 82 ans Jean Demachy, un de ses amis qui avait aussi été directeur de la publication de Lui avant de partir fonder le Décoration de ELLE au sein du même groupe de presse. Cette triste disparition (les octogénaires ont la vie dure...) fut pour lui l'occasion de me raconter quelques belles anecdotes et souvenirs.... l'époque faste des années Filipacchi avec lesquels ils frayaient tous plus ou moins, la vie d'un magazine moderne, au succès foudroyant, les grandes année de la presse en France, les crédits quasi-illimités pour aller shooter des "modes" aux quatre coins du monde, les modèles en manteau de fourrure au cœur du Sahara, lascivement accoudées sur des BMWs, des équipes de dizaines de personnes déplacée à San Francisco pour shooter la dernière Renault en train de sauter des collines façon Steeve McQueen, et puis les mannequins par autocars entiers, les amis, les Leica, la vie artistique de Saint-Germain... Une époque proche dans le temps mais déjà tellement différente...
J'ai d'ailleurs toujours pensé que mon grand-père était dans la
grande presse à la bonne époque, mon père dans la photo de
mode et de publicité à la bonne époque et que pour rien au monde je
n'aurais souhaité suivre leurs traces, trop heureux de faire ma voie
dans le Web, qui est à mon avis le secteur d'activité
professionnel le plus excitant de notre époque, comme pouvait l'être la
presse et la pub à la leur.
Francis Dumoulin.
Résistant maquisard puis représentant de commerce, directeur de rubrique chez
Lui, directeur artistique et publicitaire free-lance. Accessoirement
mon grand-père. Un homme d'une autre époque : celle de
l'après-guerre.
Enfin à un niveau plus personnel, je dois reconnaître que j'ai été passablement atterré en lisant le magazine. Tout comme les histoires de mon grand-père, celui-ci m'a paru appartenir à une époque révolue. Fadeur éditoriale, aucune prise de risque aucune "folie", sujets sans grand intérêt - mais comment lutter contre le web - mièvrerie des commentaires, en fait, tonalité éditoriale façon Marie-Claire... voilà c'est ça : il m'a semblé lire un Marie-Claire crypto-gay en accord ni avec sa cible (à mon avis personne chez GQ ne sait vraiment qui est la cible tellement on a été bullshité des 10 dernières années à coup de métro-uber-sexuel-urbano-classe-décontracté-geek) ni avec ses sujets ; le tout agrémenté d'une dose faramineuse (-50% de lancement oblige) de publicités mettant en scène des mannequins tous plus androgynes les uns que les autres dans lesquels je ne vois pas très bien qui - à part les mâles parisiens intramuros - peut se reconnaître.
Bref un magazine dont je me demande bien comment il trouvera son lectorat ; un drôle de soubresaut de la part d'une industrie qui vit des heures difficiles ; je me demande si la puissance et les annonceurs de Condé Nast suffiront à lancer le titre.
En tout cas mon grand-père lui, en est persuadé ;)
Edit. Clem, voici un lien vers un petit article de Cédric Motte qui explique clairement pourquoi les stratégies d'audience et de lancement de médias Web n'ont rien à voir avec les pratiques du passé.


Commentaires
Simon,
en nord américain averti, j'ai achété, lu et disséqué le dit-magazine, dont l'offre de de lancement était soutenu par un prix des plus attractif = 1 eural.
Cette stratégie de lancement explique à elle seule le nombre de publicités -particulièrement diverses- comme de la diversité dés codes culturels qu'on y retrouve.
GQ tape large pour s'assurer en phase 1 un lectorat trés varié et toucher une cible volontairement large, qui se resserera naturellement au fur et à mesure selon la ligne éditoriale du magazine.
Bonne nouvelle -ou mauvaise nouvelle?- : 9 magazines sur 10 crèvent en année 1...
t'as bien raison mon vieux, les stratégies de lancement presse sont toujours intéressantes à analyser, mais je pense que les médias d'entertainment se construisent désormais soit sur le web, soit à coup de bites et de culs façon presse trash entrevue & co.
et les stratégies de lancement ne sont plus du tout les même > la presse trash sur le web se construit avec des stratégies de contenu et de référencement
à l'époque du grand père, Lui tirait à 700 000 exemplaires et l'avoir sous le bras était un véritable signe statutaire, c'était un vrai média social, et de plus le magazine détonnait parcequ'à cette époque montrer des femmes nues passait pour osé... ce que refait la presse trash
en fait je me demande si les stratégies de lancement de la presse traditionnelle, aussi intelligentes soient-elles, valent encore de nos jours
Salut à tous (et merci pour le lien vers chez moi ;o)
Y a plein de bonnes choses à dire suite à vos commentaires !
Tout d'abord, je suis comme Simon : très très heureux de ne pas reproduire un schéma familial, ou plutôt de tenter de le reproduire dans un secteur d'actualité, ie le web.
Concernant les stratégies de lancement presse, il y a sans doute une multitude de possibilités mais celle choisie par QG est vraiment symptomatique de la sortie d'un produit et non d'un média réalisé avec les tripes.
Explication : j'ai la sensation que nous avons besoin de nous identifier aux objets et aux médias pour se les approprier. Du coup, ils doivent etre extrêmement précis pour répondre aux besoins d'une frange marginale mais prescriptrice de la population.
Sur le net c'est particulièrement frappant : il faut commencer par combler une première cible, qui ira porter la bonne nouvelle (y a un site génial qui déchire !) auprès d'un public plus large. C'est à ce moment là que le traitement généraliste peut apparaitre. Je reste persuadé que le contenu original et percutant est la clé du succès de toute production, web, presse, télé, etc.
Bon, je crois que je vais faire un billet, c'est très "inspirant" (ouarf, quel affreux anglologisme :o) comme discussion ! Merci beaucoup !