Aujourd’hui quel joie, ah vraiment mes amis, quel
cadeau ! Comme un gosse avec sa nouvelle fusée en plastique tiens, je
n’en finis plus de l'effleurer, de la regarder dans tous les sens, sous tous
les angles. J’en rêvais depuis des années, je la
voulais, je l’espérais ! J’en ai tenté des
trucs. Des chutes en moto jusqu’aux cours
ultraviolents de Kyokushin. Mais manque de pot ça tombait
toujours à coté : l’arcade, le genou, les côtes. Bien
amochés, mais toujours à coté.

Mais aujourd’hui ça y est, je l’ai, elle est là. Profonde,
racée, prétentieuse presque, violacée et encore gorgée de fils noirs :
ma super nouvelle Balafre sur le menton !
Comme Indiana Jones ! Attention les filles, me voilà,
youhhoouuu, le rouquin ténébreux, and now
Balafré ! Un coup unique ! La vie est courte !
Profitez-en ! Yallaaahhh..!!!!
Bon. Sur le moment je faisais moins le malin.
La gueule en sang, écrasée sur le bitume,
convaincu de m’être déplacé une cervicale, certain de m’être
cassé la main. Et mes dents, putain mes dents,
merde… La vue troublée, encore stupéfait, allongé sur la
chaussée avec le sang qui me coule dans le cou je me passe le bout de
la langue sur les deux arcs. Pas de contact coupant.
Pas de trou. Pas de petit bout qui traîne ni même de miettes
d’émail. Ouf... Toujours ça pris – enfin, de
conservé.
Un beau vol plané de trois mètres et un atterrissage impeccable de tout le
poids de l’appareil, sur l’arrête inférieure gauche du menton, très légèrement
sur le coté gauche. Moderne et Baroque à la fois.
Deuxième chaleur floue. Mes papiers. Mes papiers sont à San
Francisco. Je suis à San Mateo. Ils vont me
soigner ? M’achever façon canasson ? Attends j’ai combien
sur mon compte là ? J’ai des chèques ? Je peux faire un chèque en
bois, non ? Négocier un peu, merde. J’ai juste ma CB
française. Et quelques biffetons putain. Il va
peut-être me manquer un peu de pognon. Ils me soignent si j’ai pas le
compte ? Merde, merde, merde. Je suis dans la merde là non
? J’aurais pas du aller voir Sicko de
Michael Moore. La
scène où il refoulent ce homeless de cette clinique, parce qu’il a pas
les moyens… Mon assurance, elle est bonne au moins ? On va le savoir.
Putain c’est profond là. Ah oui ça pisse bien. Ca brûle même.
Il va me falloir des points, des stitches comme ils disent,
comme c'est mignon… Et ma main ? Ma main, bon, si il
faut opérer, je sais pas, je prendrai l’avion, on se fera ça tranquille
à Paris, au calme...

Mais pendant que, toujours allongé sur la chaussée, je recense fiévreusement
tous les moyens de paiement à ma disposition en cas d'addition à $1000 le point
de suture, une première excitée s'est précipitée sur la scène du crime
:
"Sir ! Sir ! Yaaaahhrrr are yoouuu allraaaïïït ??? A call
ambulance raaïïght ? A call, it’s thousand dollars sir, just thousand
dollars, a call ambulance raaïïght ? Ok Sir ? Got insurance paper
sir ? Aaaahrr, a call ambulance, just thousand dollars, sir, a call a call
sir.... raaïïght"
Dans un effort désespéré pour m'économiser de quoi payer
un point de suture de plus - on sait jamais -
je temporise la mormone cocaïnée :
WAIT A SECOND MOTHER FUCKER !
Et bien m’en prend. Juste après ce gros trou
d’air, la chance revient.
Coup sur coup deux pompiers et une infirmière à la
retraite apparaissent dans mon champ de vision verticalisé, où
n'apparaissaient jusqu’à présent que le ciel, une
coulée de sang, deux sapins et une
tarée. Après que les deux premiers m’aient promptement momifié
le bas du visage, la seconde me charge dans son
pick-up direction les urgences de la ville. Où elle a
travaillé, m’explique-t-elle.
Pas mal l’ancienne infirmière d’ailleurs. The perfect MILF.
Cinquantaine sportive, belle gueule fine et carrée, un peu arrogante dans son
SUV Toyota dont le marketing code est
Domination. Ca veut pas s'accoupler avec Indiana Jones
encore sanguinolent ? Toujours une bonne histoire à raconter aux copines,
non ? Bref j’aurais bien fait durer le voyage un peu plus, le
temps de sortir mon fouet à la recherche de l’Arche Perdue. Mais… mais
je sens qu’on va manquer de temps.
Elle me drope et redémarre sans me faire un petit Kiss of Death.
Dommage. Je fais désormais face à mon Destin.
Combien ça va me coûter ? Je me barre ? Je me fais vraiment
soigner ici ?
Oui bon allez, j’y vais. Ca vaudra toujours mieux que de claquer
d’une septicémie pendant le rapatriement. J’hypothéquerai le
houseboat... Je vendrai un rein. D’ailleurs ils peuvent le
prendre en échange sur place non ? Un qui me recoud le menton, l'autre qui
m'accouche mon rein, on referme tout avec le même fil, économie de temps,
économie de moyens, pas con le plan non ? J’ai une
sœur sinon, super qualité, pas chère, la marchandise est à enlever à
Paris. L’argent ça se trouve. On s’arrangera. Tant
qu’on a la santé.
Bon donc je rentre. Le check-in est un peu chaotique mais
enfin, ils ont l’air de bien vouloir m’accepter. Sympa les mec, merci, je
vous revaudrai ça. Passez prendre une bière dimanche sur le Houseboat, ça me
fera plaisir.
Une fois dans l’emergency room tout s’accélère. A
poil. Signature. Désinfection. Signature.
Quintuple injection anesthétique dans le menton. Signature.
X-rays. Signature. Tetanos shot. Signature. Ok
buddy, hand not broken. OUF ! Signature.
Voile blanc, fils, aiguille, stitches. Signature.
Re-momification du menton. Watch out for infection
ok ? Euhh.. will do, sure ma’am. Signature. Ok you clear, you can
go, bye.
Euh…
Je comprends pas bien là. Je repasse pas signer un dernier truc
? Le dernier papier où les caractères sont tout petits ? Je peux
vraiment y aller ? Attendez vous êtes surs… quoi elle
vous plait pas ma sœur ? Mon rein ? Une reconnaissance de
dette ? Non sérieux rien ? Juste mon nom et mon
adresse ? Vous avez même pas mon Social Security Number. Ah… Ok….
Euhhh, elle est où l’arnaque là ? Bon les apothicaires, crachez-là
votre Valda. Vous m’avez injecté un truc c’est ça ? Reviens pas
payer gamin, et tu rendras gorge dans d’atroces souffrances, hein ? C'est
ça hein ?
Semblerait que non. D’ailleurs quelques coups de fil plus
tard j'en suis à $50 de franchise et la facture à
re-router vers le centre de traitement de mon assurance.
Woaw. Cool. Et avec ça, une super nouvelle
Balafre. Comme Indie. Yeah.
Arrhhhhhhh! Où sont les femelles indigènes, que j’en
viole une demi-douzaine !
L'épisode aurait pu s'arrêter là. Gentiment. Juste avant la
scène où j'empoigne une première squaw par la crinière en lui
chantant Douce France...
Sauf que malheureusement comme dans toute bonne prod’
hollywoodienne qui se respecte, quand le héros s’en sort sans frais,
c’est que le second rôle a dégusté.
Et là, c’est le cas...
Quelques minutes plus tard, marchant en sens inverse pour rejoindre le lieu
du crime, j’y retrouve mon triste compagnon. Le malheureux est
proprement… démembré. Fourche voilée, pneus explosés,
engrenages tordus, freins cassés, cadre froissé, câbles arrachés...
Lentement, me courbe, le cœur empli d’émotion. Non...Pas toi…Ah...
Dans un souffle crispé, le malheureux expire ses dernières
volontés, courageusement retenues jusqu’à mon retour.
Il est déjà froid comme la mort, et, dans ses yeux hagards dont la
pupille achève de se dilater, je vois passer, patient et implacable,
le voile blanc de l’Au-Delà. Pour lui, c’est la fin du
voyage.
Frissonnant du serment que je contracte au moment même, je
promets de veiller sur sa femme et d’élever ses
enfants comme les miens. Il me regarde doucement, et, dans un sanglot,
m’avoue son amour homosexuel. Me parle tendrement de mes
petites fesses, qu’il a bien connues, et qui vont bien
lui manquer. Je lui dit « chut », ne dis rien.
Va, ami. Et à bientôt, à très bientôt.