Les mots me manquent pour décrire Burning Man. Non pas les mots
justes, mais les mots par lesquels commencer. Imaginez Utopia rendue
vivante. Une île de symboles dans un des déserts les plus hostile au monde. Et
accessoirement, la plus gigantesque fête du 21ème siècle. Une communauté
autogérée et autonome sans eau courante ni électricité ni couverture
téléphonique ni internet. Las Vegas croisé avec Tatooine recroisé avec W, l’île
imaginaire de Georges Perec, le tout ordonné en une semi couronne baroque
ceignant la Playa, une étendue de sable de plusieurs kilomètres carrés
parcourue à toute heure par des milliers de vélos et de passants illuminés.
Imaginez une ville montée de toutes pièces posée sur une rocaille aride et
un sable abrasif d'une finesse insupportable, une ville d’où sont bannis tous
échanges marchands et où règne le troc. Où une bière s’échange contre une
accolade. Une bouteille d’eau contre quelques cigarettes et quelques heures
d’amour contre un sourire. Ou un vélo. Tâchez de vous figurer une accélération
de la vie sexuelle comme l’Histoire n’en connaît généralement qu’en temps de
guerre ou d’oppression.
Une ville éclatante et poussiéreuse où le soleil ne se couche derrière les
montagnes du Nevada que pour laisser place à des parachutistes traînant de
longues queues enflammées sous les étoiles et qui viennent se poser dans les
rues de la ville sous les vivats de Burners électrisés. Des milliers
de lasers, de feux d’artifices et de lance-flammes gigantesques crachant des
gerbes de feux à plusieurs mètres de hauteurs. Quand des tempêtes de sable
d’une intensité déconcertantes ne viennent pas noyer la ville sous des torrents
de poudre blanche.
Voici une des plus grandes expositions d’art éphémère au monde. Car à la
fin, tout brûle. Des plantations métalliques, plastiques, composites,
performances et mises en scène, reconstitutions, parsèment la Playa par
centaines, elle-même parcourue par des hordes de véhicules mutants, aux allures
de chars Ewoks. Des concerts en flux tendu du petit café de jazz du centre
ville aux plus grands DJs qui, dans les recoins du désert, font trembler le
sable à même la terre à coups de décibels déchirants.
Des hippies bien sur, des descendants de Woodstock et du Summer
of Love mais détrompez-vous, pas seulement. Loin de là. La faune est
variée et varie du tout au tout. De ma vie je n’avais rencontré et échangé avec
autant de personnes différentes. Le simple fait de se croiser invite à la
discussion. Et nous sommes 50 000 à partager la même expérience enivrante et la
sensation d’habiter un lieu unique et fugace, Black Rock City,
où se déroulent des choses que les habitants du monde par défaut ne
peuvent pas comprendre.
Ce récit bien court et incomplet me fait honte face à la richesse de
l'événement. Burning Man 2008 fut une
semaine inoubliable, au cœur d’une des expérimentations de création sociétale
ex nihilo des plus fascinante qu’il m’ait été donné de voir. En fait,
j’ai l’intime conviction d’avoir vécu une expérience rarissime. De celles qui,
comme celles citées plus haut, sont capables de marquer une génération entière
et de porter leur légende au-delà de leur époque.
Puis, il y a ce que la morale réprouve ou que la pudeur m’empêche de vous
raconter.
Restent des photos.
Tout au bout de la Playa, une tour en
acier de dix étages érigée à même le sable permet de contempler l'étendue de
Black Rock City avec l'Homme dans l'alignement.
"Art Structures", et il y en a des
centaines.
Art participatif ou chacun peut
s'accrocher à l'anneau central pendant que les ailes tournent lentement au
vent.
Des ailes de requin en titane nagent
lentement sur la Playa.
Tout premier jour à Black Rock
City. Alors que que de tous cotés résonnent fiévreusement les coups de maillet
d'une ville qui se construit, un homme nu danse seul dans la brise enrobé de
parapluies bleus.
Cet engin génère les nuages noirs que
l'on peut voir sur la photo suivante. Quand la flamme sort, un souffle
incandescent fait reculer les participant de plusieurs pas et vous donne un
aperçu d'une mort par incinération.
Quand le vent est suffisamment faible,
ces nuages montent pendant de longues minutes dans le ciel tels des ronds de
cigarette noirs et gigantesques.
The Man, the City.
Un aperçu des habitants de Black Rock
City.
L'allée qui mène au Man, un quart
d'heure de marche depuis le Center Camp.
(...)
Pour le reste, Burning Man clôture définitivement ma période West
Coast. La plus belle sortie qui soit. Je serai de retour aux USA en 2009,
au forceps s'il le faut. East Coast très probablement. En attendant,
pour les amis qui me lisent, sachez que je suis rentré à Paris.